Tu sors de chez toi, deux armoires à glace te barrent la route. Tu dis “pardon” “sorry” “excuse me” et tu essayes tout ce que tu connais de langue étrangère, rien. Ils ne comprennent pas tout simplement. Ils ne comprennent pas qu’ils gênent, qu’il y a des gens qui vivent derrière les portes qu’ils bouchent pour prendre, béats, de superbes photos au téléphone qui ne serviront jamais à rien.
Bienvenue à Montmartre en 2026. Une nouvelle annexe de Disneyland.
C’est difficile d’avoir de l’empathie pour ces personnes qui saturent ton espace public et sonore.
Tu prends la rue d’Orchampt, une deuche puante et pétaradante manque de t’écraser. Tu n’as toujours pas compris pourquoi la rue d’Orchampt n’est pas piétonne. C’est à peine si une voiture y passe et ce qui fait office de trottoir doit mesurer 80cm tout au plus. La deuche elle s’en fout, Montmartre c’est l’aventure. A l’intérieur deux touristes béats se la jouent années 60. Et toi tu te dis que ça devait bien puer les gaz d’échappements dans les années 60.
Tu as survécu à la deuche tu tombes en plein groupe d’admirateurs de Dalida. En fait ils ne savent même pas qui c’est mais puisqu’on leur dit que c’est sa maison et que c’était une personnalité majeure ils admirent. Et prennent encore des photos qui iront rejoindre le cimetière des photos de vacances sur smartphone. Paix à leurs âmes (en admettant que les photos en aient une).
Ta capacité d’empathie en prend un coup. Tu n’as pas fait 100 mètres depuis que tu es sorti de chez toi. Tu essayes de sourire à celles ou ceux qui te gratifient d’un regard. Un peu par erreur, ils ont dû entendre un bruit qui les a fait décoller leurs yeux de leur écran de téléphone.
Et puis tu arrives place du Bateau Lavoir.
Tu arrives place du Bateau Lavoir et là tu vois l’autel aux bougies frémissantes qui borde les escaliers. Il y a une jolie photo et des myriades de fleurs et de petites flammes autour d’une peluche et d’une autre photo.
Cet autel tu y as posé ta propre contribution il y a quelques jours. Et chaque fois que tu passes devant tu t’arrêtes un instant. Pensif.
Elle s’appelait Cléa. Elle avait 24 ans. C’était une poulbotte de la butte. Elle jouait de la guitare, rendait service aux habitants, promenait son sourire de bar en bar, de rue en rue, de logement en logement. Ces touristes que tu croises, ils ont sans doute souvent été son public. C’était bien. Elle devait être contente quand ils l’écoutaient, l’applaudissaient.
Elle s’appelait Cléa. Elle avait 24 ans. Elle est décédée ce 1er septembre. Ce sont ses amies qui ont arpenté Montmartre pour nous l’apprendre. Elles veillent ce petit autel éphémère où frémit sa mémoire. La butte a perdu une poulbotte. La butte est triste.
D’un coup tu as oublié les touristes, les odeurs d’échappement, tout ce quotidien un peu pénible de privilégié qui vit à Montmartre.
Tu penses à Cléa, à sa famille. Tu as envie de les prendre dans tes bras. Evidemment tu ne peux pas. Bonne route Cléa. Puisses-tu reposer à Montmartre.1.

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