Sur la couverture du recueil, un soleil couchant éclaire en contre-jour 3 personnages encore harnachés de leurs tenues de vol. Entre eux marche une femme. Tous les 4 semblent légers et heureux. Au-dessus d’eux Spitfire, Stukas et Messerschmitt sillonnent le ciel d’un bleu profond traversé des traçantes des munitions.
Ici Londres. C’est l’histoire d’un appel, et d’une réponse.
L’ouvrage de Caryl Férey et Alex Mach suit le parcours d’une femme libre qui prend littéralement son envol. En inscrivant Amelia dans la grande tradition des femmes pilotes de cette époque, les narrateurs clôturent leur histoire sur une résilience émouvante et porteuse d’espoir. Tout est dans son ultime regard vers nous, la dernière case de l’ouvrage. La souffrance et la froide détermination de n’y pas céder.

Une fois le recueil fermé, la dernière case encore à l’esprit, on revient sur ce que les pages racontent d’émancipation, de courage jusqu’à la folie, de fureur et de douleur. Elles racontent des vies qui se croisent pendant quelques mois sur fond de batailles qui font rage, de vrilles mortelles, d’explosions et de morts brutales. Elles racontent des instants de la 2e Guerre mondiale, où on regarde les combats aériens en maillot de bain sur les plages anglaises pendant que de Gaulle, “un gars”, apparaît en filigrane de l’histoire. Ici Londres.
Au milieu de ce maelström les auteurs ont choisi de nous proposer de suivre un groupe d’insouciants volontaires qui brûlent leur jeunesse dans tout ce que cet âge suppose de courage et de folie. Dans leur énergie vibrante on retrouve ce qui est propre à toute jeunesse, le goût de défier la mort et de dévorer la vie. Le goût de vivre comme s’il n’y avait pas de lendemains.
Sauf que, à cette époque et dans ce contexte, c’était vrai. Il n’y avait pas de lendemains.
“Une nuit à Londres. La dernière tous les trois. Statistiquement. Profitez-en …”.
Alors l’ouvrage nous emmène sur leurs traces, souvent avec légèreté. Entre deux combats aériens d’une violence outrancière il nous fait partager leur panache, leurs amours, leurs vies d’un instant. Il y a un grand absent dans ce film : leurs rêves. On ne rêve pas quand on fait la guerre.
C’est pourtant en poursuivant son rêve que Louise arrive à Londres. Ce rêve d’enfant est rattrapé par la guerre. Elle avance sur ses débris, perte après perte, mais réussit. Rescapée des bombes et des attaques, sa rencontre avec Amelia, Jeff et Matt est fondatrice. Mais une fois le rêve devenu réalité elle est brutalement face à elle-même. On ne sort pas indemne de telles confrontations.
L’histoire va faire un pas de côté quand elle va exposer l’homosexualité de deux des protagonistes, Amelia et Jeff. Tous deux vivent cachés de leur sexualité et jouent avec adresse pour ne pas la laisser transparaître. Jusqu’au moment où cela n’est plus possible. Et derrière la guerre au jour le jour on voit pointer une histoire d’amour aussi déchirante que condamnée et acceptée.
Il y a ici une vraie touche de tendresse dans l’acceptation discrète et non-dite de cet amour par les proches des personnes concernées. On sait. On ne dit pas. On aide par le silence.
Ce n’est pas tant la séquence historique qui illustre la situation des homosexuels en 1940 qui émeut, que la tranquille affirmation que leur bonheur restait à portée de main, quoi qu’en disent les convenances. Ce pas de côté est intéressant. Peu importe sa vérité historique, son exposition a presque valeur d’exemple aujourd’hui. On peut aimer qui on aime.
La dernière image d’Amelia encore à l’esprit, on pense avec nostalgie à la pirouette sur la haine qui traverse la dernière partie de l’histoire. Faisant de chaque antagoniste le miroir de l’autre, la haine est stérile et les conduit à la même impasse. C’est un père qui jette ses décorations au sol. C’est une tombe dans un cimetière. La haine et la mort sont étroitement imbriquées que l’on soit du camp du bien ou non. L’image est forte.
Cette image emporte toutes celles qui précèdent où le trait découpé au scalpel d’Alex Mach, presque inspiré de l’univers des comics, marque au fer rouge le lecteur. Si, comme moi, on aime lire rapidement on se retrouve ensuite étonnamment plein de ces images presque à ne plus savoir qu’en faire tant elles pénètrent l’âme. Ces graphismes et leur mise en couleur par Garluk Aguirre sont d’une beauté brute et incandescente. On ne regarde pas les cases, on est dedans.
Tout le graphisme nous invite à entrer à l’intérieur de chaque personnage. Chaque case de l’ouvrage est chargée de vie tumultueuse. Il faut plonger dedans, vivre avec eux. Images et couleurs collent à la rétine comme une lumière trop forte provoque des cercles de lumière dans les yeux.
On peut fermer les yeux, Amelia, Louise, Jeff et Matt sont là devant nous. Ils lâchent un large sourire, se retournent et s’en vont, dos au soleil, vers la mer. On les regarde partir. On sourit.
Eric Walter – 2026 – Notes de lecture
Remerciements
- Images de l'ouvrage publiées avec l'aimable autorisation des Editions Glénat

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