La fille sourit. Ce n’est pas un sourire carnassier, non. Les dagues qu’elle tient en main sont ensanglantées mais ce n’est pas ce sourire-là. Ce n’est pas tant qu’elle soit heureuse, on n’en sait rien. Elle est la lumière fugace d’une étoile filante. A peine l’a t’on vue passer qu’elle a disparu. Seule reste la traînée lumineuse. Le sourire.
Le temps d’une rame de métro, ce sourire va hanter la mémoire de la narratrice. Ce qui commence sur les quais d’une station se termine sur ces mêmes quais d’où partent et arrivent les trains, où arrive et part la Fille au blouson léopard dans le coeur de Zara, celle qui n’est “rien qu’une meuf vide qui flotte dans une existence vide”.
Seule dans la station, assise à attendre, Zara raconte. Sa rencontre avec Jasper, les instants avec elle comme les instants sans elle. Les émotions. Une histoire qui nous arrive à toutes et tous. Ou presque. Une simple histoire d’amour.
En trois ans ponctués de rares rencontres, Jasper va réveiller Zara, réveiller sa plume et la ramener vers le succès. Elle va la sortir de son “existence vide” en créant avec elle une tension amoureuse permanente. Imprévisible, la séduction s’installe en un instant autour d’une discussion banale dans le contexte pas banal de points de suture bricolés sans anesthésie.
La Fille au blouson léopard est une romance bien cachée derrière un polar sanglant.

On est dans un de ces mondes où les femmes s’aiment naturellement entre elles. Personne ne dit que c’est la norme, c’est tout simplement une évidence. C’est un ouvrage qui a déjà dépassé notre société et où l’homosexualité est - simplement - naturelle. Sans questions ni remarques. Elle est. C’est paisible, et précieux.
Jasper virevolte. Entre ses cibles, dans les rues, dans la vie de Zara. Elle apparaît, disparaît, réapparaît. C’est son métier de n’être jamais où on l’attend. Plus on la connaît plus on a envie de penser que ce sont aussi ses craintes et ses hésitations face à “quelque chose de vrai”. Des faiblesses qu’elle cache dans ses immenses tableaux qui ornent son loft. Ce que les “vrais gens” ne voient pas. Sauf Zara.
Elle pensait ne pas pouvoir suffire à autrui. Mais elle aurait pu.
Une étoile filante.
Zara a terminé son histoire, il est temps pour elle d’abandonner le quai de métro et de monter dans la rame. Il est temps d’aller écrire la suite. Ailleurs. Seule reste la traînée lumineuse. Et l’avenir immédiat. “Aller voir cette jolie fille jouer de la guitare avec son groupe à deux balles”.
peut-être que ce sera le vrai truc, et que j’aurai droit au “elles vécurent heureuses jusqu’à la fin des temps”.
Dans les dernières images elle monte dans sa rame qui s’efface de la station dont on ne voit plus que les fauteuils. Le métro est passé. A côté, l’image persistante de la triple rosace de flèches sur fond d’immeubles renversés revient pour signer le mot “fin”. On se perdra longtemps en conjectures sur la symbolique de ce dessin quand bien même il est clair qu’il expose la scène des événements : les armes, la ville.
Pour moi, il pose ce que Zara a traversé pour renaître. Le voyage de Jasper. Celui qui la ramène à la vie.
On plonge dans cette histoire comme dans un rêve étrange où tout est déformé, disproportionné, où tout d’un coup les visages ont la taille des immeubles, les regards absorbent tout l’espace, les mouvements se décomposent en autant de trainées de couleurs. Un dessin qui traduit à l’extrême la puissance de l’irruption de Jasper dans la vie de Zara. Dévastation et reconstruction.
Les planches s’enchaînent, la structure graphique suit l’histoire. Mieux, elle la transcrit en images et couleurs.
Dans sa station vide, en compagnie des rats, Zara est dans un temps suspendu quand ses souvenirs sont un film en accéléré. A rythme régulier, des pages plaquées de larges bandes horizontales bichromes marquent une pause dans cette tempête d’événements pour nous ramener à son long monologue mémoriel.
Comme un travelling lent, chaque case de ces pages offre un plan plus serré que la précédente sur son visage, jusqu’à ne plus montrer que son regard, ou presque, pour affirmer une des vérités de cette histoire reconstituée. Ces planches sont magiques. Y entrer est une respiration, en sortir une aspiration.
La Fille au blouson léopard ne laisse pas le lecteur en repos. Au contraire. Elle l’emmène dans une foison d’images et de couleurs qui sont autant de claques successives, faites pour surprendre et interpeller. On se croit dans un comics mais on n’y est pas vraiment. On se croit dans un manga, on n’y est pas vraiment non plus.
On est dans une création qui casse les codes et nous en extrait. Un truc assez à part où visiblement auteur, dessinatrice et coloriste ont joué sans contraintes. Le trio James Tynion IV, Elsa Charretier et Jordie Bellaire offre un ouvrage qu’on a du mal à refermer et qui met du temps à infuser.
Il y a ce ballet incroyable de formes et de couleurs qui varient selon ce qu’elles illustrent. N’importe quel lecteur plus averti que moi y verrait des cohérences dont je ne distingue que la surface. Il y a ces visages aussi, ces regards qui transpercent. Haineux, amoureux, anxieux, curieux, éteints ils forment une palette de sentiments qu’on reçoit en pleine figure à la lecture. Des visages parfois énormes mangés par le regard, ou parfois minuscules soulignés d’un simple détail comme un mégot de cigarette à la bouche.
Il y a Zara qui poursuit le chemin que lui a tracé Jasper et il y a Jasper qui a aimé Zara.
Derrière la violence, derrière les bains de sang, les morts qui jonchent le sol, les bombes, derrière la démence absolue d’un monde aux codes extrêmes, derrière les prix exorbitants à payer il y a Jasper et Zara. La fusion addictive entre deux femmes sans rien en commun. La douceur paisible de leurs instants partagés, un visage endormi qui repose sur une épaule. Il y a le mystère de leurs solitudes, le silence des non-dits, le bruit assourdissant de ces mots qu’on aurait voulu prononcer. Si on en avait eu le temps.
Une simple histoire d’amour.
Eric Walter – 2026 – Notes de lecture
Remerciements
- Illustrations avec l'aimable autorisation des Editions Delcourt. La fille au blouson léopard, de James Tynion Iv et Elsa Charretier © Éditions DELCOURT, 2026 pour l’édition française - Traduit de l'anglais par Hélène Dauniol-Remaud

Commentaires