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Orchestre Symphonique d’Europe

Août 27, 2015 | 0 commentaires

C’est lorsque l’or­chestre entrait sur scène que mon tra­vail s’ar­rê­tait. J’ai­mais aller en fond de salle, debout, pour sen­tir les réac­tions du public, embras­ser d’un regard sa pré­sence, chan­ger de place dis­crè­te­ment, per­ce­voir ses réac­tions dans la pénombre enro­bée de notes qui s’en­chaî­naient les unes après les autres, comme un bal­let invi­sible. Sur scène, l’or­chestre était « le mien », c’é­tait l’Orchestre Sym­pho­nique d’Eu­rope.

Evi­dem­ment, « le mien » est un arti­fice d’é­cri­ture. C’é­tait aus­si celui d’O­li­vier Holt, de Laurent Kup­fer­man, d’A­lain Seban, de Jean-Luc Fran­çois, d’E­douard Boc­con-Gibod, de Pas­cale Oli­vier, de Marc Ambrus, de l’AF­DAS, de la banque ARJIL, de CDC par­ti­ci­pa­tions, et des quelques 110 musi­ciens et per­son­nels admi­nis­tra­tifs et com­mer­ciaux qu’il réunis­sait. Toutes et tous avaient par­ti­ci­pé finan­ciè­re­ment à la créa­tion des socié­tés sur les­quelles repo­sait l’or­chestre, pre­mière expé­rience de finan­ce­ment pri­vé d’une for­ma­tion musi­cale, en alter­nance qui plus est.

Tant qu’à faire nous n’a­vons pas fait dans le détail, nous étions jeunes et le monde était en ébul­li­tion. C’é­tait encore l’Eu­rope des 12 dont les étoiles entou­raient la forme géo­mé­trique qui sym­bo­li­sait notre objec­tif : créer un joyau, une pierre pré­cieuse, un son, un orchestre.

Un tour­billon culturel

L’Orchestre Sym­pho­nique d’Eu­rope était une pleine com­mu­nau­té artis­tique, l’a­bou­tis­se­ment logique et pro­fes­sion­nel d’une pas­sion pour la musique sym­pho­nique, pour l’ins­tru­ment orches­tral. Offen­bach n’é­tait jamais loin, mais le grand roman­tisme, la créa­tion contem­po­raine comme le grand réper­toire lyrique venaient régu­liè­re­ment le concur­ren­cer, quand ce n’é­taient pas les musiques de film ou la chan­son fran­çaise qui s’y sub­si­tuaient. Nous vivions immer­gés dans un tour­billon cultu­rel d’une richesse inégalée.

C’est aus­si l’his­toire de l’ap­pren­tis­sage des contraintes d’un métier de l’é­phé­mère. Des musi­ciens j’ai appris ce qu’est aban­don­ner 6 heures par jour toute forme d’in­di­vi­dua­li­té artis­tique pour contri­buer au son com­mun, la remise en ques­tion per­ma­nente, le lien fusion­nel avec l’ins­tru­ment, le plai­sir de la fête qui suit le concert, la ten­sion qui le pré­cède ; des régis­seurs j’ai appris à comp­ter les mètres car­rés d’une scène pour posi­tion­ner les pupitres, le trans­port des ins­tru­ments, les délais néces­saires aux ins­tal­la­tions par­fois dans des condi­tions épiques, l’o­bli­ga­tion de résultat.

De l’or­chestre, j’ai appris à écou­ter chaque ligne mélo­dique d’une par­ti­tion au tra­vers des mul­tiples répé­ti­tions, pre­nant un plai­sir sans cesse renou­ve­lé à les recons­ti­tuer à l’heure de l’in­ter­pré­ta­tion défi­ni­tive, à les suivre une par une, à me bala­der entre elles tout en écou­tant. On n’en­tend jamais aus­si bien que ce que l’on voit de façon iso­lée. Assis­ter à des répé­ti­tions est sans nul doute la meilleure façon de for­mer l’o­reille musicale.

Incu­ba­teurs d’innovations

Nous étions ani­més d’une puis­sante volon­té d’en­tre­prendre. L’es­sen­tiel de nos reve­nus repo­sait sur les ventes de l’or­chestre dans un envi­ron­ne­ment éco­no­mique mar­qué par des pra­tiques tari­faires minées soit par les tarifs excep­tion­nel­le­ment bas des orchestres béné­fi­ciant de sub­ven­tions publiques comme des orchestres des pays de l’Est, véri­table « dum­ping social » tant leurs condi­tions de tra­vail, de rému­né­ra­tion et de ces­sions de droit sont très en deçà de celles pra­ti­quées en France. (Il est inté­res­sant, de ce point de vue, d’ob­ser­ver que 30 ans après rien n’a vrai­ment chan­gé).

Pour être com­pé­ti­tifs face à celà, nous avons construit avec les musi­ciens le ser­vice (ses­sion de tra­vail) de 2 heures sans pause en rem­pla­ce­ment du ser­vice clas­sique de 3 heures avec pause de 20′. L’ef­fet sur nos prix a été immé­diat. Nous avons aus­si bataillé dur avec la SPEDIDAM pour dis­so­cier les ces­sions de droits de repro­duc­tion de l’é­ta­blis­se­ment des rele­vés de congés spec­tacles qui fai­saient l’ob­jet d’un seul et même docu­ment, l’autre empor­tant l’un au grand dam des pro­duc­teurs. Nous nous sommes habi­tués au dia­logue per­ma­nent avec les musi­ciens pour com­pres­ser les coûts tout en pré­ser­vant leurs condi­tions de tra­vail et de rémunération.

Mémoire vivante

Au détour de cette aven­ture, nous avons croi­sé nombre de grands pro­fes­sion­nels de la créa­tion, de la pro­duc­tion comme du spec­tacle vivant. Tous avaient en com­mun d’a­voir le coeur sur la main et de nous avoir grand ouvert leurs portes. Ils nous ont énor­mé­ment appris. Quelques uns nous ont quitté.

Je me sou­viens de Paul Leder­mann. Nous par­lions musique enre­gis­trée et sa sen­tence était tom­bée comme un cou­pe­ret « n’of­frez jamais la musique gra­tui­te­ment, le jour où la musique est gra­tuite elle est morte » ; de Georges Gar­va­rentz, qui avait choi­si de nous faire confiance « mais débrouillez vous, je veux un son par­fait dès la pre­mière prise, tu com­prends, Eric, pour la musique de films vous devez être par­faits d’emblée, moi je vais vous y aider, j’aime ce que vous faites, je vais vous aider ». Georges était une âme extra­or­di­naire, le coeur sur la main, c’é­tait deve­nu un ami. Il nous accueillait chez lui, nous par­lions des heures durant, il nous conseillait, nous engueu­lait par­fois ! Nous l’a­vons accom­pa­gné jus­qu’à ses der­niers ins­tants. Il me manque.

Je me sou­viens de Ber­nard Gérard, son arran­geur, tou­jours débon­naire, chef d’or­chestre à ses heures, et tou­jours là pour cor­ri­ger à la der­nière minute une note ou une mesure qui ne tra­dui­sait pas ce que Georges avait en tête ; d’An­dré Pres­ser, chef d’or­chestre de bal­let qui nous avait choi­sis pour accom­pa­gner une grande par­tie de ses spec­tacles, il aimait la fougue et la jeu­nesse de l’or­chestre, lui aus­si avait choi­si de nous don­ner une chance.

C’est à la fois en hom­mage à ce qu’ils nous ont don­né et ce que nous avons vécu que pour qu’en soit conser­vée la mémoire et en réunir toutes les images, sons et sou­ve­nirs pos­sibles que j’ai vou­lu créer le site Orchestre Sym­pho­nique d’Eu­rope. C’est un « work in pro­gress ». En le construi­sant j’ai déjà retrou­vé la trace d’une tren­taine de ceux qui ont par­ti­ci­pé à cette épo­pée avec nous. L’en­vie de se retrou­ver pointe. La col­lecte de leurs sou­ve­nirs commence.

Plus qu’un témoi­gnage, ce site est une mémoire vivante d’une aven­ture cultu­relle unique.

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