Demain j’ai 65 ans. Je suis bisexuel. Je ne l’ai jamais dit.
Grille, modèles, outils et toutes ces choses.
Très tôt j’ai senti que j’étais indifféremment attiré par les identités masculines et féminines. Je n’étais pas formaté. Je n’avais pas de grille à l’aube de l’émergence du désir. Il se déplaçait sans distinction d’un sexe à l’autre. Pas d’explication, pas de modèle. Je ne savais pas quoi faire de cette information.
C’est le début de l’adolescence. Je monte dans l’ascenseur. L’homme entre avec moi. Je ne suis pas méfiant. Une fois l’ascenseur engagé, il tente d’ouvrir ma braguette. Je panique et sors au premier arrêt. Affolé, je m’en ouvre à ma mère. « Ce n’est pas grave, n’en parle à personne ».
Je me souviens ne pas avoir compris ce qui venait de se passer. D’un coup brutal cet adulte nauséabond fait irruption dans mon monde d’ado. Qu’est-ce que je devais faire de ça ? On m’a donné une réponse : rien. « n’en parle à personne ». Alors j’ai mis un couvercle dessus et ai continué ma vie d’ado. Chargé le couvercle. Je suis tombé en échec scolaire lourd mais c’est une autre histoire.
Boy-scout, j’étais déjà dans un environnement de garçons. Je me sentais protégé parmi eux. « Safe place ». Je les désirais. J’ai écouté ces désirs. Ils m’ont répondu. Les vêtements sont tombés. C’était naturel, fluide, normal. Et puissant.
De l’utilité des couvertures
En 1981 François Mitterrand venait d’être élu. Moi, j’écoutais Fréquence Gaie à bas bruit caché sous mes couvertures. Mon premier amour était un garçon. Donc j’étais homosexuel. Nous vivions notre sexualité en cachette, elle était interdite. Il était mineur, j’étais tout juste majeur. On a évité les poursuites pour “attentat à la pudeur” mais pas la discrimination et le rejet. Il fallait se cacher comme n’importe quel couple ado mais il fallait se cacher deux fois plus parce que nous étions du même sexe.
Nous sommes allés, hystériques de joie, célébrer la victoire place de la Bastille. Un souffle nous enivrait tous en communion avec nos espoirs tout d’un coup accessibles. Nous avions 20 ans.
J’étais un homo militant radical, je dénonçais la sexualité phallocentrée organisée autour de la pénétration. J’invoquais et défendais les étendues des plaisirs qu’offrait l’homosexualité face à l’hétérosexualité. J’ai fait mes premières prides à cette époque. C’étaient encore les “gay prides”. On était majoritairement des mecs dans les défilés et ça ne rigolait pas.
Dans la parole collective, les gays étaient des « pédés », les lesbiennes des « camionneuses », les autres… rien. Juste quelques fantasmes dans les bas-fonds de l’imaginaire hétéro. Invisibles.
Quand je compare aux prides d’aujourd’hui la différence est incroyable. Plus festives, plus joyeuses, plus assumées. La diversité de la communauté s’y reflète. En 1980 il n’y avait pas de diversité, que des combattants.
Les années sida
C’étaient les années Mitterrand. Et les années sida.
La pandémie a agi sur nos identités comme un tsunami. Il n’y avait qu’une urgence : abattre la maladie et son cortège de discriminations. Personne ne connaissait précisément les modes de transmission et tous les fantasmes circulaient. Nous avions peur de tout. Les portes d’entrée du virus étaient largement inconnues. Combien de fois j’ai flippé sur les microplaies, ce mode de transmission aveugle parce que invisible à l’oeil nu. On a appris aujourd’hui.
Nous étions triplement au ban de la société : pour être gays, pour être potentiellement contaminants, pour être responsables d’une pandémie naissante. Ca a été les années Act Up et AIDES. Nous n’étions pas que potentiellement porteurs du “cancer gay”, nous en étions responsables. L’extrême droite s’est engouffrée dans la brèche en proposant de nous parquer dans des léproseries (« sidatorium1 »).
T’imagines, à 20 ans, on parle de te placer dans une léproserie parce que t’es gay ?
Nous vivions en risque permanent. Le sida hantait nos jours et nos nuits. Nous étions insouciants. Il a fallu du temps pour que nous apprenions collectivement le port du préservatif, la protection. Il a fallu du temps pour casser le putain de « je mets pas de capotes je peux pas bander avec ».
Je me souviens de l’émotion quand l’actrice Clémentine Célarié a embrassé à pleine bouche un homme contaminé à l’occasion du 1er Sidaction pour casser les idées reçues sur la transmission2. C’était un acte militant et spontané. Il a redonné de l’espoir à une génération entière, dont moi. Même nous qui étions aussi informés qu’on pouvait l’être à l’époque, ce baiser nous a rassurés.
Mon amant de l’époque a été contaminé très tôt. Il a survécu à l’absence de médicaments, l’apparition de l’AZT, des bithérapies, des trithérapies. Il est mort l’année dernière, un peu bêtement. J’ai énormément pleuré et son enterrement a été l’occasion inattendue de renouer avec une époque sur laquelle j’avais mis un large couvercle bien étanche.
Nous avons aussi gagné le droit de mourir bêtement.
Hop. Hétéro.
Et puis il y a eu ce moment où j’ai commencé à avoir des partenaires féminines. C’est venu très naturellement. Ma bisexualité se déployait dans toutes ses dimensions.
J’ai fichu à la poubelle tous mes beaux discours sur l’homosexualité reine des sexualités. Hop. Hétéro.
A cette époque il n’y avait pas beaucoup de temps pour réfléchir aux identités. Toutes les forces de la communauté étaient concentrées sur la lutte contre le sida et son cortège de discriminations. On n’était pas dans le non-dit, on était dans le non-existant. Je me souviens de tous mes copains homos qui se moquaient affectueusement de ma conversion. Mais ce n’était pas une conversion, c’était un accomplissement. Nous n’avions simplement pas d’outils pour le nommer.
Alors, le pote homo qui devient hétéro, ce n’était vraiment pas la préoccupation majeure. Tant mieux pour lui et bonne route, copain.
C’était très exactement ça. J’ai pris la route et je me suis éloigné de la communauté.
La stratégie du caméléon
La seconde partie de mon identité sexuelle s’est déployée dans ce contexte. Je “rentrais dans le rang” et j’en étais plutôt content, ça allait apaiser le violent rejet familial subi du fait de mon homosexualité. Je me suis convaincu que j’avais viré hétérosexuel. J’y ai vraiment cru. A cette époque ce n’était pas un artifice.
Je suis tombé fou amoureux de celle qui allait devenir mon épouse. Elle connaissait parfaitement mon homosexualité. Je me suis construit mon propre placard alors qu’elle m’aimait entier. Elle m’a offert les plus belles années de ma vie. Nous marchons ensemble depuis 25 ans. A sa façon, elle est plus queer que moi. Elle ne juge pas, ne discrimine pas, elle aime. Pleinement et totalement.
J’étais devenu hétérosexuel. C’est ce que j’affirmais, c’est ce que je voulais croire. J’avais juste changé de placard. J’ai déployé une stratégie de caméléon. Hétéro avec les hétéros, homo avec les homos.
Quand tu ne différencies aucune des deux orientations c’est facile de jongler entre elles. On évite les jugements ou les incompréhensions. On se fond beaucoup plus facilement dans le paysage. Une apparence. Ce n’était, en fait, qu’une protection contre la pression externe, réelle ou supposée, de la normalité de référence. Je l’ai laissée lentement m’étouffer. « N’en parle à personne ».
Dissimuler, franchement c’est pas une bonne idée.
Je me disais hétéro. J’ai été le premier à descendre dans la rue pour défendre le mariage pour tous. Paradoxe absolu. Je manifestais pour les droits en me dissimulant dans l’apparence de l’allié bienveillant.
La débauche de violence qui s’est déchaînée contre les homosexuels m’a profondément blessé. Quelque chose s’est réveillé. J’ai retrouvé une sensation que j’avais oubliée depuis longtemps. J’étais porté par les manifestantes et les manifestants. Je n’étais pas avec eux, j’étais eux. La bisexualité est une des multiples orientations sexuelles de la palette de l’arc-en-ciel. Je suis resté muet.
J’étais encore dans mon petit placard perso. Confortable même si ça craquelait. Je refusais de le voir. Je refusais de nommer le bien-être et la sécurité ressentis pendant les événements communautaires. Je refusais d’admettre que je pouvais avoir encore du désir pour les hommes. Je refusais de me reconnaître, d’admettre que ces personnes aux côtés desquelles je manifestais étaient ma tribu. Mon clan.
Le génie lesbien
Je ne me l’explique pas vraiment mais c’est l’ouvrage d’Alice Coffin3 qui a été le déclencheur de ce coming-out tardif. Sa parole lesbienne forte a été l’aboutissement d’un long processus de retour vers la communauté, fait de petits pas et grandes lectures. Les cultures queer m’ont ouvert la voie vers ce que j’écris ici.
La parole queer s’est libérée. Ce qui était confidentiel et réprimé hier est devenu visible au grand jour et irrépressible aujourd’hui. Films, séries, livres, musique, la culture est un feu d’artifice de nos façons de vivre et d’aimer. D’invisibles nous sommes passés à exposés, racontés, étudiés, dessinés, romancés, documentés. Nous sommes partie de l’ensemble quand nous en étions exclus.
Il est toujours aussi effrayant de faire son coming-out mais on n’est plus seule, seul. Ou moins. Il n’est plus si difficile de se trouver un modèle imaginaire dans lequel se projeter tel qu’on est et non tel qu’on devrait être.
J’ai lu les pamphlets lesbiens, les témoignages émergents, les romances queer. J’ai été ému par des films et des séries gays et lesbiens. J’ai trouvé ces modèles qui m’avaient manqué 40 ans plus tôt. Je les ai trouvés hier encore à la pride 2026. Je les ai trouvés au détour de conversations improbables avec des clients ou des clientes de notre magasin.
La culture queer m’a sorti du placard.
Une saveur d’infini
Ma bisexualité a façonné ma vie. J’ai connu des hommes, puis des femmes, puis encore des hommes, puis encore des femmes. J’ai connu les backrooms les plus sordides et les amours les plus explosives. J’ai alterné entre le sexe instantané et le romantisme absolu.
J’ai voyagé d’une rive à l’autre sans jamais respecter les codes. J’y ai trouvé de l’empathie comme du rejet. Elle m’a permis de m’identifier aux héroïnes lesbiennes et aux héros vertueux. Je me suis projeté dans leurs mondes, j’étais l’ado perdue, le page, le prince, le chevalier, l’aimée ou l’amoureuse. L’émotion n’a pas de frontière de genre. Je suis indifféremment mes héroïnes et mes héros.
Les codes de la norme n’existent pas pour moi. Je suis non-codes par nature et non par choix. Je peux les entendre, les voir comme un objet conceptuel mais je suis incapable de les intégrer. Ils glissent. Ma bisexualité n’est pas qu’une orientation sexuelle, c’est une façon de voir et penser le monde.
Imagine : tu es dans l’espace et tu regardes autour de toi. Pas de limites, pas de barrières. Juste une immensité dans laquelle tu flottes en croisant d’autres personnes que tu peux désirer. Ou non.
Pour moi c’est ça la bisexualité. Dans un monde fini, elle a une saveur d’infini. C’est étourdissant. Il y a autant de bisexualités que de bisexuels.
Marchez
Tout cela, je le savais depuis le début. Pendant toutes ces années j’ai simplement oublié de le dire. De me le dire.
Cette sensation d’immensité je me souviens parfaitement l’avoir eue aux tout premiers émois sexuels. Avant les codes, avant l’ascenseur, avant l’injonction maternelle “n’en parle à personne”. Au tout début. J’ai encore à l’esprit l’image de mes premiers moments de découverte de la sexualité.
Je n’ai pas su laisser parler ces sentiments, je les ai étouffés à coups de craintes de ne pas correspondre aux normes. Mauvaise idée.
Les époques changent mais les discriminations restent. Les mêmes haines, les mêmes rejets ont déferlé face à l’épidémie de sida, au mariage pour tous, à la PMA pour toutes4. Mais chacune de ces vagues de discrimination renforce la communauté et lui donne plus de capacité à agréger ses membres, à les faire voir, à les faire vivre dans son entièreté. C’est pour ça qu’on va gagner. Ce ne sont pas nos identités et nos orientations qui vont changer, c’est la norme. C’est en cours. C’est inéluctable. On va gagner.
Peut-être est-ce ça que notre génération a semé : le droit pour les nouvelles d’être largement, vastement, immensément a-normales5. Ne vous faites pas avoir, vous n’avez pas besoin d’attendre 45 ans. Si vous ne comprenez pas vos sentiments, si vous vous sentez écartelé, n’y faites pas attention. Ca viendra plus tard. Passez outre, marchez sur vos craintes, écrasez les préjugés et levez-vous. Faites entendre votre voix, criez vos désirs, vivez-les. Soyez libres. Vite. Marchez.
J’ai 65 ans. Je suis bisexuel. C’est une fierté.
Eric Walter – 2026 – Tribunes
Footnotes
-
Premier Sidaction le 7 avril 1994, article sur le site du Sidaction. ↩
-
S’il suffisait qu’on s’aime, chroniques des années “PMA pour toutes” de Daphné Guillot et Julie Guillot (2022) ↩
-
Au sens d’extérieur à la norme, sans jugement de valeur. ↩
Remerciements
- Citlali Souloumiac pour ses relectures affectueuses et son illustration de couverture absolument extraodinaire ! ;
- Alice Coffin pour ses mots, même si je ne la connais pas et qu'elle ne lit pas ses DM insta ;
- Albane Linÿer pour sa Bibliothequeer qui m'a ouvert les portes d'un univers culturel ignoré.

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