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Le bleu est une couleur chaude

Oct 3, 2013 | 0 commentaires

 

Le bleu est une cou­leur chaude
Cou­ver­ture de l’al­bum, avec l’ai­mable auto­ri­sa­tion des édi­tions Glénat

 

Plus de 3 ans après sa paru­tion, j’ai eu envie d’é­crire sur l’ou­vrage de Julie Maroh tant a été forte sa puis­sance émo­tion­nelle lorsque je l’ai lu, le décou­vrant au détour de la palme d’or dont a été récom­pen­sée son adap­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique. J’ai eu envie d’é­crire des­sus aus­si parce que ce qu’il raconte illustre des vies que j’ai croi­sées et pour les­quelles j’ai le plus pro­fond res­pect et une très grande affection.

 

Dans la grande tra­di­tion du roman­tisme, Julie Maroh dépeint avec une extrême déli­ca­tesse et par touches suc­ces­sives l’a­mour qui unit deux êtres, plus exac­te­ment qui s’im­pose à eux, les bous­cule, les réunit, les sépare, les réunit à nou­veau pour s’ins­crire dans une forme d’é­ter­ni­té que sym­bo­lise la denière image du livre, la mer et, au delà, l’ho­ri­zon. La même déli­ca­tesse pré­side à l’é­vo­ca­tion des corps qui tra­verse le livre, fré­mis­sante de sen­sua­li­té sans jamais glis­ser au delà, quand bien même s’a­gi­rait-il d’é­treintes ou d’orgasmes.

Où le livre devient, de mon point de vue, presque un chef d’oeuvre, c’est lors­qu’on réa­lise que, parce que ce scé­na­rio « clas­sique » est appli­qué à deux femmes, il nous emmène natu­rel­le­ment à consi­dé­rer l’ab­so­lue simi­li­tude des sen­ti­ments homo­sexuels ou hété­ro­sexuels. En réa­li­té, on n’y pense même pas, et c’est là – je crois – une de ses grandes forces. Loin de l’oeuvre mili­tante, c’est une oeuvre humaine, qui parle d’êtres humains et d’a­mour, et ne les dis­tingue pas selon leur sexualité.

On dira, et je l’ac­cep­te­rai bien volon­tiers, que je ne suis pas objec­tif sur ce sujet, ayant moi-même ten­té d’ap­por­ter ma pierre à l’é­di­fice du « mariage pour tous » pen­dant les débats sou­vent vio­lents qui ont pré­cé­dé l’a­dop­tion de cette loi. C’est sans impor­tance. Je ne parle ici que de mon res­sen­ti personnel.

Mais Julie Maroh va encore plus loin. Le fil conduc­teur qui déroule le scé­na­rio cen­tral de l’a­mour entre ses deux héroïnes est tra­ver­sé en per­ma­nence d’une vio­lence qui va bien au delà de celle qui peut s’as­so­cier à l’ex­pres­sion d’un amour roman­tique (bien pré­sente au tra­vers des « crises » que tra­versent les couples des héroïnes : « parce que c’est tout ce que tu es : un plan cul ! »).

Celle que le livre dépeint et met en exergue est à la fois la vio­lence inté­rieure d’une ado­les­cente confron­tée à la décou­verte de son homo­sexua­li­té, qu’elle se refuse à admettre avant de se rendre à l’é­vi­dence, celle de l’en­tou­rage, à com­men­cer par la famille, qui porte un regard accu­sa­teur et dure­ment stig­ma­ti­sant, et celles de l’o­bli­ga­tion faite aux ado­les­cents et adultes homo­sexuels de devoir com­po­ser en per­ma­nence avec ce regard omi­ni­pré­sent dans la socié­té (« y’a deux gars au comp­toir qui nous matent bizar­re­ment. J’crois qu’il vaut mieux par­tir »).

 

EmmaIllus­tra­tion extraite du site de Julie Maroh avec son aimable autorisation

 

En contre­point de cette vio­lence, de légères touches d’hu­ma­ni­té atté­nuent le côté sombre de la des­crip­tion. On pense à l’a­mi gay de l’une des deux héroïnes, qui en semble hors d’at­teinte, aux parents de l’autre héroïne, ou sur­tout à la « rédemp­tion » de la mère qui, après avoir lit­té­ra­le­ment jeté sa fille hors du foyer fami­lial, en devient à la fin, par amour pour elle, le mes­sa­ger et la défen­seure auprès de son mari. Il faut com­pa­rer le ric­tus effa­ré qu’elle a lors­qu’elle découvre l’ho­mo­sexua­li­té de sa fille, avec la ten­dresse avec laquelle elle rac­com­pagne sa com­pagne dans les der­niers ins­tants du livre.

Le des­sin, jus­te­ment, illustre à mer­veille ces dif­fé­rents sen­ti­ments qui s’en­tre­croisent autour des deux héroïnes, jouant entre le choix des cou­leurs, et le trait par­fois cari­ca­tu­ral, par­fois tendre, sou­vent inci­sif, tou­jours cise­lé à l’extrême.

L’oeuvre n’est pas en qua­dri­chro­mie et chaque cou­leur a un sens, à com­men­cer par le bleu, cou­leur des che­veux de l’une des héroïnes au moment de sa ren­contre avec celle qui sera l’être aimé, puis la cou­leur inter­mé­diaire (natu­relle ?) lorsque le couple s’ins­talle dans la durée, et enfin cou­leur de la mer dans laquelle se fond le sou­ve­nir de leur amour, et sym­bo­lique de l’in­fi­ni, du divin, du spi­ri­tuel. Vu la pro­fon­deur évi­dente de l’au­teure, je ne serai pas éton­né que ce choix de cou­leur n’ait pas été fait par hasard. Entre toutes ces cou­leurs signi­fiantes, le gris et le noir dominent, signes d’une uni­for­mi­té trans­per­cée par l’a­mour entre les deux héroïnes.

Der­nière pirouette avec les pré­ju­gés, le titre évi­dem­ment. Ce livre est une invite per­ma­nente à inter­ro­ger les pré­ju­gés. Si vous ne l’a­vez pas encore lu, fon­cez ! En ce qui me concerne, la pre­mière fois que je l’ai lu je n’ai pas honte de dire que j’ai pleu­ré tant il m’a ému.

J’ai dû, depuis, le relire une quin­zaine de fois et il m’é­meut tou­jours autant. Julie Maroh est un très grand talent de notre siècle et l’his­toire qu’elle raconte est celle de toutes celles et tous ceux qui découvent l’a­mour au tra­vers du désir pour le même sexe que le leur. Elle nous dit « quelle impor­tance ? » et elle a mille fois rai­son. Il n’y en a aucune. Seul l’a­mour compte. Le bleu est une cou­leur chaude …

Pour aller plus loin :

PS :
 
J’i­rai cer­tai­ne­ment voir « la vie d’A­dèle » mais m’at­tends à être déçu. Non pas du fait des polé­miques qui ont entou­ré le film, mais sim­ple­ment parce que je ne crois pas qu’un film puisse res­ti­tuer autant de charge émo­tion­nelle que celle du livre d’o­ri­gine. Quand le livre fait appel à l’o­ni­rique, le film pro­pose une réa­li­té. Pour autant, quand on lit ce qu’en dit l’au­teur elle-même, cette décep­tion ne sera peut-être pas au ren­dez-vous. A suivre …

(Image de cou­ver­ture repro­duite avec l’ai­mable auto­ri­sa­tion des édi­tions Glé­nat – Image de l’ar­ticle extraite de la gale­rie « car­nets – recherches » du site de Julie Maroh avec son aimable auto­ri­sa­tion ‑Toute réuti­li­sa­tion est sou­mise à leur auto­ri­sa­tion préalable)

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