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Skandalon

Déc 8, 2013 | 0 commentaires

Skan­da­lon Cou­ver­ture de l’ou­vrage, avec l’ai­mable auto­ri­sa­tion des édi­tions Glénat

Avec Skan­da­lon, le nou­vel opus de Julie Maroh, l’au­teur conti­nue son éton­nant voyage intros­pec­tif dans les sen­ti­ments les plus extrêmes, les coeurs exa­cer­bés pour reprendre le propre titre de son site, met­tant cette fois en scène un seul et unique per­son­nage à la fois angé­lique et démo­niaque dont on assiste, spec­ta­teur impuis­sant, au vol d’Icare.

 

Le décor est plan­té d’emblée, nous sommes face à une tra­gé­die grecque orga­ni­sée autour du culte de Dio­ny­sos. On est proches de la struc­ture épi­sode-sta­si­mon (séquence par­lée / séquence du choeur) et tout repose sur la voix de l’acteur.

La trans­po­si­tion qu’en offre l’oeuvre est inté­res­sante : on peut voir dans les scènes à un ou quelques pro­ta­go­nistes « l’é­pi­sode », dans celles de foules le « choeur » et, bien évi­dem­ment, dans la voix et la musique du héros la voix de l’ac­teur tra­gique. Le livre entier s’or­ga­nise en un pro­logue sui­vi de sept scènes puis­santes et trou­blantes qui nous font assis­ter à un long sacri­fice au terme duquel renaît l’être expia­toire livré mal­gré lui, mais par sa faute, à la vin­dicte des foules et des individus.

Il ne s’a­git pas d’une renais­sance tra­di­tion­nelle, et la der­nière planche en pose tout le mys­tère par sa froide sim­pli­ci­té. Déci­dé­ment, Julie Maroh excelle dans l’art de résu­mer son pro­pos en une seule planche de fin. Et de lais­ser le lec­teur sus­pen­du à ce pro­pos une fois le livre refermé.

En nous emme­nant de l’autre côté du miroir l’oeuvre porte un regard brû­lant sur nos socié­tés occi­den­tales. Pour les uns, la soli­tude s’ou­blie par les grands ras­sem­ble­ments où l’on adule aveu­glé­ment l’être-dieu expo­sé, pour l’être en ques­tion elle s’am­pli­fie au fur et à mesure que son per­son­nage le dépasse, le dévore et finit par le consu­mer. La foule et l’être adu­lé sont les deux faces contraires d’un même fait : la perte d’hu­ma­ni­té, que des médias inqui­si­teurs observent et retrans­crivent sans pudeur, l’ag­gra­vant d’autant.

Julie Maroh nous assène ce regard au prix de des­sins sou­vent trou­blants. Sans rien perdre de sa pré­ci­sion et des formes très par­ti­cu­lières des corps et des visages, marques de fabrique de l’au­teur, ce des­sin au trait gras contient une vio­lence qui illustre le pro­pos et lui donne une couche sup­plé­men­taire de folie.

Les aplats mas­sifs de cou­leurs et les mises en espace oni­riques offrent un ensemble d’une beau­té pro­fonde et trou­blante. L’ex­pé­ri­men­ta­tion chro­ma­tique est plus qu’au­da­cieuse, les mou­ve­ments comme les expres­sions cise­lés au scal­pel, pour se perdre par­fois dans un halo de cou­leur ou d’anonymats.

Jouant en per­ma­nence entre le détail extrême (les yeux ou les regards fas­ci­nants) et les flous l’au­teur donne une pers­pec­tive impo­sante et oni­rique au fur et à mesure de ses des­sins. Ils cognent dur. Il y a ceux qui portent l’his­toire, pré­cis et par­fois mas­sifs, et ceux qui l’illus­trent par une pré­sence loin­taine et dif­fuse. On retrouve la dicho­to­mie entre le « dieu » et l’a­no­nyme, éga­le­ment acteurs d’une tra­gé­die qui les dépasse.

Il y a aus­si dans Skan­da­lon une forme de pres­cience dont l’an­ti-héros est doté, connais­sance impli­cite des évé­ne­ments à venir qui lui donne la force de les res­ti­tuer aux autres, aux foules, et la cer­ti­tude de son iso­le­ment splen­dide. « Je te prou­ve­rai ce soir que j’ai rai­son ». Proche de la folie, cette cer­ti­tude l’emmène tou­jours plus loin dans les abîmes de la solitude.

Le livre est une épo­pée essou­flante, ryth­mée par de rares ins­tants de séré­ni­té immé­dia­te­ment détruits par l’en­chaî­ne­ment des actes des des­tins qu’il décrit, et de nom­breuses pages de « temps sus­pen­du » qui invitent à se perdre dans la souf­france tou­jours plus vive de celui dont il décrit le voyage.

Contraire abso­lu du « bleu » entiè­re­ment construit autour de l’a­mour roman­tique, « skan­da­lon » ne nous parle qu’un bref ins­tant de « la salo­pe­rie d’a­mour », mais n’est-ce pas fina­le­ment le même ? Celui que la mort a figé dans l’o­pus précédent ?

L’art d’une oeuvre c’est à la fois de racon­ter une his­toire et de faire rêver. En lisant Skan­da­lon et en le mûris­sant len­te­ment, l’i­dée qui s’est peu à peu impo­sée à moi est qu’il n’y a pas de rup­ture entre le « bleu » et cet opus. Bien au contraire. Il y a la conti­nui­té d’un être qui témoigne à la fois de ce qu’il vit, ce qu’il voit et sent, ce qu’il est. Et cet être unique c’est l’au­teur, Julie Maroh. Qui est vivant. Autre­ment dit en paix avec soi-même. Tou­jours la der­nière page …

On attend avec impa­tience le 3ème opus de Julie Maroh.

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